LE PEUPLE (1)
On ne peut évoquer la publication de la Cgt le Peuple, sans évoquer brièvement et préalablement La Voix du Peuple, la première publication de la Cgt dont le premier numéro paraît le 1er décembre 1900, un peu plus de cinq ans après la création de la Confédération, en 1895 à Limoges.
Déjà, de nombreuses organisations syndicales avaient leur propre publication et il paraissait donc naturel que la Cgt ait également la sienne. Dès les premiers congrès confédéraux cette question est posée, mais la faiblesse des moyens financiers ne permet pas d'en donner une réponse positive. Il est vrai que les ambitions apparaissent démesurées au regard de ces moyens. Finalement, il est décidé non pas un quotidien mais une publication plus modeste tirée sur quatre pages et paraissant tous les dimanches dans un format de 38 X 52, voisin des quotidiens de l'époque. Son premier directeur est Emile Pouget, un anarchiste bien connu, jusqu'en 1908, puis Georges Yvetot de 1909 à 1912 et Georges Dumoulin de 1912 à 1914.
La discussion autour du titre est intéressante. Elle s'inscrit dans les orientations, qui seront formalisées dans la Charte d'Amiens en 1906, propres à l'anarcho-syndicalisme qui domine le mouvement syndical à ses débuts. De fait, La Voix du Peuple sera de toutes les batailles menées par la jeune Cgt. Des numéros spéciaux sortiront à l'occasion du 1er mai ou de l'appel des jeunes appelés au service militaire, avec des illustrations signées par les plus grands caricaturistes, tels Steinlen, Grandjouan ou Maximilien Luce.
La parution de La Voix du Peuple s'arrête à la guerre de 1914 à l'exception de quelques numéros édités comportant seulement des documents officiels. Après la guerre, elle se maintient dans cette fonction en devenant le Bulletin officiel de la Confédération générale du travail, en prenant la forme d'une revue mensuelle d'un format 27 X 18,5.
Vers le quotidien Le Peuple
Le tirage de La Voix du Peuple est modeste. Il varie entre 4 000 et 8 000 exemplaires. L'idée d'éditer un quotidien est de nouveau évoquée pour mieux occuper le terrain de la lutte idéologique face aux quotidiens à fort tirage existants. C'est ainsi que le 27 avril 1911, est lancé le quotidien de quatre pages d'un format 45 X 60, La Bataille syndicaliste, avec le soutien financier d'organisations syndicales sans être pour autant officiellement le journal de la Cgt. Ce lancement se situe en pleine crise syndicale qui voit parallèlement à la sortie de ce nouveau journal celle de revues syndicales, telle La Vie Ouvrière en 1909, qui sont l'expression de courants dans la Cgt.
Le tirage de La Bataille syndicaliste ne parviendra pas à dépasser les 15 000 exemplaires, c'est-à-dire loin des objectifs fixés, mais il est d'un grand intérêt par les nombreuses informations qu'il fournit sur le mouvement syndical en lui consacrant chaque jour une page. A la déclaration de la guerre, il se rangera sur les positions de la majorité confédérale qui se rallie à la politique de l'Union sacrée. Son changement de titre en 1915, qui devient La Bataille, est significatif de sa volonté de mieux s'inscrire dans les changements d'orientation de la majorité confédérale de collaboration avec les instances étatiques.
Ces changements ne sont pas en phase avec le mouvement social qui se développe après la guerre, en même temps qu'ils entraînent une montée de la minorité dans la Cgt qui avait combattu la politique d'Union sacrée et qui prend de plus en plus d'importance au point de menacer de renverser la majorité en place. C'est dans ces conditions d'intenses luttes internes que naît Le Peuple dont le premier numéro paraît le 4 janvier 1921 sur quatre pages dans un format 62 X 42,5. En fait, il succède à La Bataille dont il occupe les locaux et qui, en cessant sa parution, annonce dans son dernier numéro son remplacement par le quotidien qui porte en sous-titre « Organe quotidien du syndicalisme ». Le changement apparaît surtout dans la direction du quotidien qui est placée sous la responsabilité politique du bureau confédéral. C'est Francis Million (2) , secrétaire de la Cgt, qui en assumera la direction de 1923 à 1936.
Ce lancement est vivement critiqué par les minoritaires qui reprochent au journal d'être l'expression d'une tendance refusant l'insertion des articles rédigés par ceux-ci, alors qu'il engloutit une part énorme des cotisations des adhérents. Ce nouveau journal sera à même de mieux combattre la minorité qui dispose de la reparution de La Vie Ouvrière, à partir du 1er mai 1919, et qui peut s'appuyer aussi sur L'Humanité, le journal de Jean Jaurès, après la scission intervenue dans le Parti socialiste dont la majorité, au congrès de Tours en 1920, devient une section de l'Internationale communiste et qui critique violemment les dirigeants réformistes de la Cgt. C'est dans cette situation de tension extrême qu'intervient la scission de 1921 dans la Cgt qui aboutit à la création en 1922 de la Confédération générale du travail unitaire (Cgtu).
Le Peuple de la scission à la réunification
La diffusion du quotidien ne dépassant pas celle de La Bataille, liée aux difficultés financières consécutives à l'effondrement des effectifs, précarise et oblige la confédération à réduire un temps la pagination du journal de six pages à quatre pages, qui devient hebdomadaire. Plusieurs souscriptions seront lancées pour maintenir le journal en vie, ce qui permet, à partir de 1931, de revenir à une pagination de six pages.
Le Peuple se veut être ouvert à tous les problèmes qui touchent à la société. C'est ainsi, qu'en plus des informations syndicales, des rubriques portent sur la situation politique, économique et aussi culturelle. Au plan économique, par exemple, il soutient les conceptions fordistes de rationalisation amenant la Cgtu à des réactions violentes dans son hebdomadaire, La Vie Ouvrière. Il s'ouvre également aux expériences menées dans d'autres pays, notamment aux Etats-Unis auxquels une place prépondérante est accordée, particulièrement avec la mise en oeuvre de la politique du "New Deal" face à la crise économique qui va bientôt gagner l'ensemble du monde capitaliste.
La montée du fascisme en Europe et l'arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne en 1933 donnent des ailes aux fascistes français qui tentent de s'emparer de la Chambre des députés, le 6 février 1934. La riposte populaire est à la hauteur du danger. La grève de 24 heures, à l'appel de la Cgt, qui est soutenue par l'ensemble des forces démocratiques, dont la Cgtu, amène l'échec des fascistes mais surtout, le succès de la grève conduit à l'ouverture de négociations entre la Cgt et la Cgtu en vue de la réunification. Le Peuple se fera largement l'écho de ces négociations en défendant les orientations de la confédération en ce domaine.
Les concessions de la Cgtu et la volonté des syndiqués finiront par lever les obstacles et aboutiront à la réunification de 1936 mais sur les bases de la ligne défendue par la Cgt et relayée par Le Peuple. En effet, sur les thèmes débattus au congrès, dont le journal rend largement compte, la discussion tourne à l'avantage des confédérés, à l'exception du Programme du rassemblement populaire, défendu par les unitaires, qui est adopté avec le Plan des confédérés. Le 26 septembre 1936, Le Peuple devient l'organe officiel de la Cgt. Le bilan du journal est mitigé. Si sa valeur documentaire et informative est incontestable, sa réussite commerciale l'est beaucoup moins. Jamais il n'a réussi à gagner un large public et à le fidéliser.
Le Peuple de 1936 à aujourd'hui
Le Peuple salue la victoire du Front populaire aux élections législatives de mai 1936, de même qu'il apporte un soutien ferme au mouvement gréviste qui connaît un développement sans précédent. Après les accords Matignon, il appelle « à concrétiser la victoire dans la discipline, dans le calme et dans l'ordre ». Il soutient le gouvernement Léon Blum et met en évidence les acquis de la nouvelle législation sociale, les 40 heures, les congés payés et les conventions collectives. Cette nouvelle situation se concrétise par l'adhésion massive des travailleurs à la Cgt qui compte près de cinq millions d'adhérents en 1937.
Mais la situation se dégrade. La guerre d'Espagne, les accords de Munich du 30 septembre 1938 suscitent de fortes oppositions dans la Cgt entre le groupe pacifiste mené par René Belin, qui crée en 1936 son propre hebdomadaire, Syndicats, et les ex-unitaires sur les conséquences de ces reculs successifs qui menacent la paix dans le monde. Le Peuple atténue ces clivages dans l'espoir de préserver l'unité. De même le journal masque l'échec partiel de la grève du 30 novembre 1938 contre les décrets-lois abolissant le régime des 40 heures. Les efforts du journal s'effondrent avec la signature du Pacte germano-soviétique. Le 18 septembre 1939, le bureau confédéral exclut de son sein tous ceux qui refusent de condamner la « collusion hitléro-stalinienne » selon les termes de Léon Jouhaux. Le 5 octobre 1939, Le Peuple devient hebdomadaire jusqu'au 6 juin 1940 où il paraît pour la dernière fois. Pendant cette période, il défend une ligne de collaboration avec le patronat et l'Etat, qui sera concrétisée par les accords dits du Majestic. Le 17 avril 1943, les accords du Perreux reconstituent l'unité de la Cgt.
A la Libération, Le Peuple reparaît le 16 septembre 1944 sous une forme hebdomadaire. Son tirage passe de 52 000 exemplaires en 1945 à 120 000 en 1946. Il reste dominé par la tendance « Force ouvrière ». L'année 1947 est marquée par l'approfondissement des désaccords entre les confédérés et les unitaires qui, depuis le Congrès de 1946, sont majoritaires. S'ouvre alors une période de crise et de division syndicale aboutissant à une nouvelle scission à la fin de 1947, mais le journal reste à la Cgt. Le Peuple connaît ensuite de profondes transformations. Avec la décision de faire de La Vie Ouvrière un journal officiel de la Cgt, Le Peuple se transforme en organe bimensuel destiné à informer les organisations sur la vie intérieure de la confédération à partir du 1er mai 1952.
Depuis cette date, le journal est resté bimensuel mais il n'a cessé d'évoluer pour s'adapter aux mutations du salariat et de la société. Avec la crise qui touche également le syndicalisme, il s'est efforcé de traduire les évolutions propres à la Cgt qui se sont affirmées au dernier congrès tenu à Strasbourg en 1999, pour un syndicalisme rassemblé qui permette de mieux défendre les aspirations des travailleurs pour une société plus juste, plus humaine face à la politique forcenée du néolibéralisme, aux plans mondial, européen et national.
(1) Cet article est très largement inspiré de la plaquette abondamment illustrée sortie à l'occasion du 100e anniversaire de la Cgt et du 75e anniversaire de Le Peuple, portant pour titre : " Le Peuple à la Une ". Il est possible de se la procurer auprès des Editions Sa Epjs Le Peuple, 263, rue de Paris, Case 432, 93514 Montreuil cedex, au prix de 150 francs.
(2) Francis Million sera exclu de la Cgt à la Libération pour collaboration avec Vichy.
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